5 Août 2026
Véronique Duguay supervise le Service de traduction du gouvernement de l'Île-du-Prince-Édouard depuis 2011. Elle coordonne le travail d'une équipe de quatre traductrices-réviseures qui reçoit en moyenne près de 200 demandes de traduction chaque mois. (Photo : Eric Bergeron)
Une question revient souvent chez les francophones de l’Île : pourquoi certaines pages Web du gouvernement provincial ne sont-elles pas encore disponibles en français ? La Voix acadienne a rencontré Véronique Duguay, superviseure du Service de traduction du gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard, pour mieux comprendre comment s’effectuent ces choix et quel avenir attend la profession à l'ère de l'intelligence artificielle.
Lorsqu’un ministère souhaite faire traduire un communiqué, une brochure, un rapport ou une page Web, la demande aboutit généralement sur le bureau de Véronique Duguay.
Superviseure du Service de traduction du gouvernement provincial depuis son arrivée à l’Île en 2021, elle coordonne le travail d’une équipe de quatre traductrices-réviseures qui dessert l’ensemble des ministères et organismes gouvernementaux. Ensemble, elles reçoivent en moyenne près de 200 demandes de traduction par mois.
« Tous les gens au gouvernement qui pourraient avoir à faire traduire des choses peuvent obtenir un compte sur notre portail. Ils nous envoient leurs documents, nous les recevons, je les assigne à une traductrice, puis nous leur remettons la traduction par le même système », explique-t-elle.
La question qui revient souvent dans la communauté est simple : pourquoi certains documents sont-ils traduits rapidement alors que d’autres semblent attendre plus longtemps?
Selon Mme Duguay, tout est une question de priorités. Les communiqués de presse, avis publics et autres documents à durée de vie limitée passent en tête de liste.
« Si on prend trop de temps à traduire un communiqué, la traduction ne sert plus à rien. On veut que les communiqués soient publiés en même temps ou presque », souligne-t-elle.
Viennent ensuite les documents liés aux secteurs jugés prioritaires dans le cadre de la Loi sur les services en français.
« La santé, la petite enfance, les aînés : ce sont des secteurs importants pour la communauté. Les demandes qui touchent ces domaines-là vont être priorisées. »
Le reste des demandes est traité selon les échéances et les ressources disponibles. Malgré la taille modeste de l’équipe, Mme Duguay estime que le service parvient généralement à répondre à la demande.
« On arrive. On a aussi un budget de pige. Des fois, on envoie certains gros documents à l’extérieur, puis ils sont révisés à l’interne parce qu’on a notre propre terminologie gouvernementale. »
Originaire du nord-est du Nouveau-Brunswick, Mme Duguay détient un baccalauréat en traduction. Elle observe toutefois que sa profession traverse actuellement une période d'incertitude. Comme plusieurs secteurs liés aux langues, la traduction est confrontée à l’arrivée rapide de l’intelligence artificielle.
« J’ai l’impression que ça va être difficile pour le monde de la traduction », reconnaît-elle. « Les gens ont tendance à penser qu’il n’y a plus besoin d’intervention humaine parce qu’on peut simplement demander à l’intelligence artificielle de traduire un texte. »
Selon elle, cette perception ne tient pas compte d’une grande partie du travail effectué par les traducteurs.
« Il y a tout le travail de recherche et de contextualisation qu’un traducteur humain fait, que l’IA ne fera pas. Si une phrase est ambiguë et qu’elle fait référence à une loi, un traducteur va consulter le texte de loi ou poser des questions au client. L’intelligence artificielle, elle, va simplement choisir une interprétation. »
Elle s’inquiète également de voir se multiplier les calques de l’anglais dans les textes produits automatiquement. Un calque est une traduction qui copie la structure ou la façon de penser d'une autre langue, plutôt que d'utiliser une tournure naturelle dans la langue d'arrivée.
« Ça fait partie de notre formation de repérer les calques et les anglicismes afin de produire une traduction idiomatique. Une traduction peut être techniquement correcte, mais sonner anglais. »
Pour Mme Duguay, le rôle du traducteur demeure donc bien plus complexe qu’un simple transfert de mots d’une langue à l’autre.
« Il y a toujours une part d’interprétation entre le texte de départ et le texte d’arrivée. C’est cette valeur ajoutée que les gens ne voient pas toujours. »
À l'heure où l'intelligence artificielle traduit en quelques secondes, Mme Duguay rappelle qu'une bonne traduction ne consiste pas seulement à trouver les bons mots, mais aussi le bon sens.






