18 mars 2026
« Dans une clinique vétérinaire, on apprend vite que chaque journée est différente. Tu peux commencer ta journée avec un simple examen et, une heure plus tard, te retrouver dans une urgence complète. Il faut être prêt à tout, rester calme et continuer à avancer. » Donna Barnes
L’Île-du-Prince-Édouard peut se vanter d’avoir formé des soignants animaliers de premier ordre. Derrière ce succès se trouve le travail acharné de personnes profondément attachées au bien-être des animaux. Pendant de nombreuses années, Donna Barnes a été au coeur de cette formation et a contribué à en poser les bases. L’Université de l’Île-du-Prince-Édouard a d’ailleurs reconnu officiellement cette contribution en lui décernant le titre de « Founder ».
Donna est assise, le dos bien droit sur une chaise de cuisine légèrement rembourrée. Walter, la basset hound dont elle a la garde cet après-midi-là, la surveille depuis la porte vitrée. « Elle est craintive. Elle ne s’est pas encore remise de la sonnette qui partait à tout bout de champ le soir de l’Halloween », explique Donna. Une pause. « Oui, je vois d’après votre expression que le nom vous confond. Son nom, c’est bien Walter. Et elle est en effet une femelle. Voilà. »
Ainsi peut commencer l’histoire
Elle raconte que son attachement aux animaux s’était déjà manifesté très tôt. En allant à l’église avec sa famille, elle aperçut un chat mort sur le bord de la route. La réaction a été immédiate et incontrôlable. « Je me rappelle très bien. J’ai eu une crise complète. On n’a même pas pu aller à l’église ce matin-là. Pour moi, c’était presque physique. Voir un animal souffrir, ça m’affectait trop. » Pour elle, cette sensibilité n’est jamais vraiment partie. Elle est simplement devenue, avec le temps, une vocation.
Elle sort son téléphone et, après une recherche rapide, tend l’écran. On y aperçoit une petite fille au costume rayé. Sourire aux lèvres, elle serre un chat aux longues pattes, qui semble surpris par ce câlin inattendu. Peu de temps après l’incident de la route vers l’église, elle aura l’occasion de partager sa vie avec son propre chat. « La passion, tu nais avec ça. Tu n’as pas vraiment le choix. Il y a des gens qui comprennent ça, et d’autres qui ne comprennent pas. » Donna aime montrer cette image pour illustrer le point de départ d’une carrière qui enjambe les décennies.
Au début
Originaire de la région Évangéline et issue d’une famille de pêcheurs, elle se rappelle le plaisir que sa mère avait à transmettre son savoir. « On n’avait pas beaucoup d’argent en grandissant à Abram-Village. Mon père était pêcheur et ma mère restait à la maison. Elle voulait toujours être enseignante, mais elle n’en a jamais eu la chance. Elle m’avait appris à lire et à écrire avant même que je commence l’école. On avait un petit tableau et des petits pupitres dans la maison. »
En 1976, Donna plie bagage vers l’Ontario, où elle poursuit des études en santé animale au St Clair College, à Windsor. Le métier de technicienne en santé animale est encore mal connu à l’époque. Elle se lève soudain de sa chaise, porte les deux mains à la tête puis les projette vers le plafond. « Technicienne de laboratoire? Garde-malade des chiens? Personne n’y comprenait rien quand je leur expliquais mes études », raconte-telle avec le sourire facile qui la caractérise si bien.
Elle se rassoit d’un trait. « Ma première job était à la Halifax Veterinary Clinic. J’y ai travaillé environ un an. C’est là que j’ai rencontré mon mari. Il était dans la Marine et il a été transféré à Esquimalt, sur l’île de Vancouver. Nous y avons déménagé ensemble. J’ai travaillé dans une clinique d’urgence pendant quatre ans. Pour une jeune technicienne, ça t’apprend énormément. Dans une clinique d’urgence, tu vois tout. »
« Cette photo-là, je l’aime beaucoup. J’ai toujours été comme ça avec les animaux. Ça ne s’apprend pas vraiment, ça vient avec toi. »
« Il y a des moments très difficiles dans ce métier. On voit de la souffrance, on voit des animaux très malades, et parfois on ne peut pas tout réparer. Mais il y a aussi ces moments où un animal repart en santé, et ce sont ceux-là qui te rappellent pourquoi tu fais ce travail. »
De retour à l’Île-du-Prince-Édouard
Un ronflement doux provenant de l’autre pièce meuble l’atmosphère. De toute évidence, Walter s’est remise de ses émotions. Donna retourne son attention vers l’entretien et songe aux débuts de l’Atlantic Veterinary College. « Quand on est arrivés au collège vétérinaire, le bâtiment n’était même pas complètement fini. On avait des casques de construction sur la tête. On était peut-être quinze personnes et c’était la première journée pour tout le monde. On était tous dans le même bateau. Le stress mêlé au bonheur. »
Donna s’est vite vu confier un rôle de premier ordre dans la formation pratique des étudiants vétérinaires. Les années passées en classe ne les avaient pas préparés à la réalité d’une carrière en clinique où l’incertitude fait partie du quotidien. « Les étudiants ont beaucoup de connaissances académiques, mais la pratique, ça s’apprend. Notre rôle était de les guider. Ils arrivent en clinique à leur quatrième année et ils ont peur de faire une erreur. Nous, on était leur ligne de vie. »
Sa personnalité attachante y est pour beaucoup. Dans les moments de tension et d’inquiétude qui définissent souvent la vie en clinique animalière, le calme de Donna devient un repère pour les étudiants comme pour les collègues.
Son rôle prend de l’expansion
Au fil des années, elle contribue à former d’innombrables vétérinaires. Viendra ensuite la formation des techniciennes en santé animale. Donna participe aussi à la mise en place de services cliniques et de nouvelles structures, dont la banque sanguine animale. « J’ai pensé : oh my God, dans quoi je m’embarque ? … mais j’ai demandé de l’aide à Tufts University à Boston et à Guelph. Ils m’ont envoyé des manuels et de l’information et on a commencé la banque de sang animale. »
En 2007, elle fonde, avec deux de ses collègues, un service de pratique communautaire. « On allait dans les écoles, dans les résidences pour aînés, dans des communautés comme Lennox Island pour parler des soins aux animaux et aider les étudiants à apprendre à communiquer avec les gens.» L’initiative existe encore aujourd’hui et demeure un exemple durable d’engagement communautaire — un héritage auquel Donna Barnes a contribué à donner forme.
L’heure de la « retraite «
« Est-ce que ça va si je fais entrer Walter dans la pièce?» demande Donna. «Je crois qu’elle voudrait bien s’asseoir avec nous un peu. Peut-être même, si elle le veut bien, on pourrait se faire prendre en photo elle et moi?» Comme si les deux s’y étaient préparées à l’avance, voici Walter qui pousse légèrement la porte et s’installe au sol, prête à se faire couvrir d’admiration et de caresses.
« J’ai quitté l’université en 2015. Mais comme tu vois, les animaux demeurent au centre de mon quotidien. » Les 28 années passées au collège vétérinaire n’auront été qu’un prélude à l’engagement qu’elle poursuit aujourd’hui. Donna aime voyager et a trouvé, selon elle, la façon idéale de joindre l’utile à l’agréable en offrant son temps comme bénévole dans des cliniques de stérilisa stérilisation à travers le monde. « Je continue à aider dans les cliniques de stérilisation, avec la Humane Society ou les groupes qui s’occupent des chats errants. Les étudiants ont besoin d’expérience, surtout dans les cliniques à haut volume. J’ai rejoint World Vets. C’est une organisation basée à Washington qui organise des cliniques de stérilisation à travers le monde. L’an dernier j’étais aux Galápagos. Cette année je vais à Albany pour faire la même chose. »
La reconnaissance
Le 26 février, l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard a reconnu Donna Barnes comme «Founder», une distinction réservée aux personnes ayant contribué de façon marquante à l’essor de l’institution. Cette reconnaissance souligne l’impact durable de son travail auprès des étudiants, des collègues et de la profession vétérinaire.
Walter, elle, semble peu impressionnée par les distinctions universitaires. Étendue au pied de Donna, elle se contente d’observer la pièce avec un calme douillet. Donna lui gratte doucement derrière l’oreille. « Les animaux, tu sais, ça ne te quitte jamais vraiment », dit-elle simplement.
La vocation continue.

La Dre Wendy Rodgers (à droite), présidente et vice-chancelière de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard, félicite Donna Barnes (au centre) pour avoir été nommée « Founder 2025 » de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard lors de la cérémonie de reconnaissance des fondateurs, tenue le jeudi 26 février 2026. À gauche, l’étudiante de quatrième année en médecine vétérinaire Rebecca Michelin, qui a lu la citation en l’honneur de Mme Barnes. (Photo : Courtoisie de l'UPEI)
- Eric Bergeron -






